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Mamans en boîtes

30 juillet 2013, par Gwenaëla Caprani

Séq. 1, int. jour. Chambre d’hôpital pour enfant.

Deux lits dans la pièce. Un seul des deux lits est occupé par Fifille1 une jeune enfant (6 ans). Sa mère Maman1 est assise auprès d’elle.

>>Infirmière (ouvrant la porte de la chambre) :
>>Installez-vous toutes les deux. Je reviens pour le dossier d’admission.

La télévision de la chambre est allumée et diffuse « Pocahontas », une production Disney. Fifille1 joue avec la pochette du DVD.
Fifille2 et Maman2 prennent possession du lit et installent les affaires personnelles de Fifille2 dans les petits meubles attenants.

>>Infirmière (assise sur le bord du lit de Fifille2 avec un dossier) :
>>La demoiselle devra être à jeun, sans rien boire ni manger, même pas de l’eau, à partir de minuit. Normalement elle devrait passer au bloc vers 10h00 demain. L’horaire précis, on le connaîtra que demain. On peut jamais prévoir exactement. ça dépend du temps pour chaque enfant qui va passer avant elle.

>>Maman2 (debout près du lit, caresse doucement le front de Fifille2) :
>>Oui. C’est les bébés qui passent en premier.

>>Infirmière
>>Le bloc nous appelle pour nous prévenir quand c’est bientôt son tour. Je viendrai la prémédiquer. Et vous pourrez l’accompagner jusqu’à la porte du bloc.

Séq. 2, int. jour. Chambre d’hôpital pour enfant.

Fifille2 et Maman2 reviennent dans la chambre après un petit tour.
Maman1 est en train de charger un DVD dans le lecteur, puis revient s’asseoir dans un fauteuil près du lit de sa fille.

>>Maman2 (à l’adresse de Fifille1 qui tient en main le boîtier du DVD) :
>>Qu’est-ce que c’est ?

Fifille1 montre la jaquette du boitier du DVD sans rien dire.

>>Maman2 :
>>« Mulan ... 2 » ! Ouh, c’est pas terrible ! (à l’adresse de Fifille2) Tu veux le regarder ?

Fifille2 acquiesce et s’allonge sur son lit, face au poste de télévision.

Séq. 3, int. soir. Chambre d’hôpital pour enfant.

Une aide-soignante entre dans la chambre avec les plateaux-repas des deux enfants.
L’infirmière la suit de peu.

>>Infirmière (à l’adresse de Fifille2)
>>Je viens prendre ta température. Là, au creux du bras. Soulèves ton bras, s’il-te-plaît

L’infirmière prend la température sous l’aisselle de Fifille1, puis contourne le lit de Fifille2.

>>Infirmière (à l’adresse de Fifille1 qui tient toujours en main le boîtier du DVD)
>>A toi maintenant. Tu manges bien, s’il-te-plaît. Le médecin te laissera pas sortir tant que t’auras pas pris des repas complets.

L’infirmière sort. Le générique de « Mulan 2 » défile à l’écran.

>>Maman2 (à l’adresse de Maman1) :
>>Deux DVD à la suite, c’est suffisant. On va éteindre.... pour que les filles mangent dans de bonnes conditions.

>>Maman1 (immédiatement véhémente) :
>>Non ! Maintenant on va mettre la télévision. C’est l’heure du jeu des boites. Elle aime bien Arthur. Ça la dérange pas manger.

>>Maman2 :
>>Chez moi, on regarde pas la télévision quand on mange. Comme ma fille n’a pas encore été opérée, elle peut marcher... on va bouger. On va aller manger dans la salle des parents. (à l’adresse de Fifille2) Viens ma chérie.

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"A prendre ou à laisser"
Jeu télévisé français présenté par Arthur

Séq. 4, int. nuit. Chambre d’hôpital pour enfant.

Fifille2 et Maman2 reviennent dans la chambre après le repas.
L’aide-soignante remporte le plateau de Fifille1. Les assiettes ne sont pas très "propres".
La télévision est toujours allumée. Le journal télévisé se termine. Séance de spots publicitaires.

>>Maman2 (à l’adresse de Maman1)
>>Ma fille doit être opérée demain. Ce sera donc une soirée calme, télévision éteinte. On lit un livre et on s’endort tranquillement.

>>Maman1 (à nouveau très véhémente)
>>Non, ma fille va regarder le premier film. Elle en a besoin pour s’endormir. Et moi je vais encore regarder le film de 10h00. Ça fait 5 jours qu’on est ici. Je m’emmerde. Il me faut des distractions.

>>Maman2 (gardant son calme)
>>Si vous la faisiez manger dans de bonnes conditions, elle mangerait mieux et vous seriez déjà parties.

>>Maman1
>>Chez moi, la télévision est allumée toute la journée.

>>Maman2
>>Très bien. Mais ici c’est une chambre d’hôpital, dans un service de chirurgie maxillo-faciale, pour des enfants qui sont souvent opérés de la bouche. C’est bien d’la bouche qu’elle a été opérée votre fille ?

Maman1 sort.
Maman2 éteint le poste de télévision sous le regard des deux fifilles attentives.
Maman1 revient avec l’infirmière.

>>Infirmière (très embêtée, à l’adresse de Maman1)
>>Je suis désolée, je n’ai plus de chambre pour vous mettre seule. Il va falloir vous entendre.

>>Maman2
>>Sûrement. Mais ma fille va être opérée demain matin et ce soir, elle va s’endormir dans le calme.

L’infirmière sort, suivie de Maman1.
Maman2 prend un album pour enfant et s’installe sur le lit près de sa fille allongée pour le lui lire.
Fifille1 tend l’oreille. Voyant cela, Maman2 élève la voix pour que Fifille1 en profite. Fifille2 n’est pas peu fière d’être la fille de cette maman-là !

>>Maman2 (terminant la lecture de l’album, soutenue par Fifille2 qui visiblement connaît l’histoire par coeur)
>>Ogresse, grosses fesses,
T’as voulu nous manger
Not’ maman comme une tigresse
D’un coup d’cornes
Elle t’a tuée...

>>Fifille2
>>... Bien fait !

>>>>>> Fondu au noir

Séq. 5, int. jour. Couloir hôpital pour enfant.

>>Maman2 (apostrophant une infirmière dans le couloir)
>>S’il vous plait, c’est pour la chambre « Petit Prince ». On n’a pas la télécommande pour la télé et le DVD.

>>Infirmière
>>On vous l’a pas mis. On croyait qu’vous n’en vouliez pas.

>>Maman2
>>Ah bon. J’ai jamais dit qu’j’en voulais pas. Je vais mettre de la musique pour ma fille. Les lecteurs de DVD, ça lit très bien les CD.

FIN

Organologie [1] est un terme dérivé du grec « organon » : outil, appareil.

Tout fait humain peut être examiné organologiquement.
Il s’agira de pointer les organes engagés et d’examiner leurs interactions :

  • organes psychiques, somatiques : les individus psychiques et leurs organes
  • organes artificiels, techniques : outils, appareils, machine, langage, supports d’écriture
  • organes sociaux, organisations sociales : institutions, règles

Dans cette organologie, les organes artificiels ont un statut très particulier :

  • ils conditionnent les deux autres types d’organes : l’esclavage n’a disparu qu’après l’invention d’un système d’attelage permettant les gros transports [2].
  • ils sont TOUJOURS à la fois poison et remède (le feu réchauffe, permet de cuire les aliments, mais brûle et tue). Les individus et les règles (organes psychiques et organes sociaux) ont pour devoir de les réguler afin de s’assurer leur effet positif / thérapeutique.
  • les organes techniques sont des pharmaka [3].

Dans la petite histoire relatée ici, la télévision, organe technique non régulé et considéré comme objet-(im)posé-qui-n’a-pas-à-être-pensé, met à bas un système complexe et qualitatif dédié au soin, ruinant en partie les efforts et les investissements consentis.
La télévision y est mal pensée : en terme de OUI ou NON, et pourrait être désignée comme bouc émissaire, directement ou par le biais de la maman qui dit NON.
Or comme organe technique (pharmakon), la télévision (et ses programmes) nécessite surtout d’être sérieusement régulée.


Le diable est dans les détails.
Prendre le temps de penser, expérimenter, exprimer.
La connaissance naît de l’expérience, sans autre voie possible.

À prendre ou à laisser (parfois abrégé APOAL ou surnommé Les Boîtes) est un jeu télévisé français adapté du jeu néerlandais Miljoenenjacht, plus connu sous le titre de ses adaptations anglophones, Deal or No Deal.
Ce jeu est diffusé sur TF1 entre janvier 2004 et décembre 2006 du lundi au vendredi à 19h10. Puis du 5 janvier 2009 au 24 avril 2009 à 19h10, et enfin du 12 avril 2010 au 3 juin 2010 à 18h25.
Il est présenté par Arthur et produit par Christophe Henriet pour Tête de prod, filiale d’Endemol France. [4]

Le jeu est arrêté en 2009 : la crise économique aurait eu un impact sur le bon déroulement du jeu !
Un des producteurs explique : « La crise économique s’est fait ressentir sur l’attitude des candidats. C’est la première fois qu’on a vu des gens partir dès qu’ils gagnaient 10.000 à 12.000 euros, sans tenter de gagner une plus grosse somme. Une donnée qui a perturbé la mécanique du jeu » [5]
Les "joueurs" n’avaient plus envie de jouer, si tant est qu’ils aient été dupes un jour.

Le jeu est effectivement un parangon de cynisme et de cruauté.
- Une candidate : « Ma mère me le dit toujours. Je n’ai pas de chance. Dans la vie je rate tout. »
- Arthur : « Vous nous aviez promis une petite danse, en direct. C’est peut-être le moment. La France et votre maman vous regardent ! »

La parodie réalisée par Germain Huby pour la série « Germain fait sa télé » transcrit efficacement le discours du jeu : "mamans, et toutes pensées-du-soin, lâchez le morceau, laissez-vous faire, car même si c’est écoeurant, il n’y a pas d’alternative !".

Le jeu a attiré l’attention des mathématiciens, statisticiens et économistes (américains) comme une expérience « naturelle » de prise de décision.

Ceci fait référence aux neurosciences, dont la neuroéconomie est une branche. Les neurosciences étudient les comportements de prise de décision des sujets économiques qu’ils soient consommateurs, producteurs, concepteurs, investisseurs ou entrepreneurs.
Cette science nie l’opposition formulée par Descartes entre comportements réfléchis et comportements réflexes : les comportements réfléchis ne seraient que des combinaisons complexes des comportements réflexes, analysables selon des schémas probabilistes, donc calculables et donc manipulables !
Le neuro-marketing est une application de ces principes.
La télévision, les réseaux sociaux, le Web, les appareils mobiles, seront des vecteurs privilégiés de mise en œuvre de ces théories scientifiques, essentiellement idéologiques, mais présentées comme inéluctables.

Notes

[1Le terme Organologie est un des termes du vocabulaire de l’association Ars Industrialis.

[2Notice Wikipédia Richard Lefebvre des Noëttes "le commandant Lefèbvre des Noëttes avait compris qu’il existait une relation, entre système technique et système social". Voir également André Leroi-Gourhan penseur de la technologie et de la culture

[3Définition de pharmakon dans le vocabulaire d’Ars Industrialis

[4D’après la notice Wikipédia datée du 7 juillet 2013.

[5Propos d’un producteur du jeu aux journalistes de ozap.com. "A prendre ou à laisser" victime de la crise ?, www.ozap.com rubrique Business 10/03/09

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