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Le populisme (de gauche) est un réalisme de progrès

3 septembre 2017, par Gwenaëla Caprani

Notes d’écoute d’une conférence - première partie Chantal Mouffe

Conférence du samedi 26 août aux AMFiS d’été de la France insoumise, animée par Manuel Bompard, avec Chantal Mouffe (professeure de philosophie politique) et François Ruffin (journaliste, député de la France insoumise)
Voir aussi la deuxième partie de ces notes d’écoute consacrées à l’intervention de François Ruffin

Définitions

Le populisme de gauche est une méthode de construction d’une frontière, dans un contexte historique particulier (définition d’après Ernesto Laclau - notice wikipedia en espagnol)

Il existe deux grandes familles politiques :

  • Associatives : croire au consensus. La social-démocratie est de cette sorte
  • Conflictuelles, antagonistes. Le populisme de gauche est de cette sorte

Le populisme de gauche n’est pas essentialiste, contrairement au marxisme qui détermine chaque individu dans sa classe sociale et entend faire entendre ses concepts sur cette base essentialiste/déterministe.
Le populisme de gauche est une pratique discursive (matérielle, artistique...). Il s’agit d’une pratique dynamique de construction des identités : qui est du peuple ? qui est de l’oligarchie ?

Les moments de l’histoire

Le populisme de gauche n’est pas une théorie hors temps, mais une stratégie politique adaptée à un certain type de conjoncture historique identifiée.
La période actuelle, caractérisée par la crise de l’hégémonie néo-libérale, appelle clairement les progressistes à construire un populisme de gauche.

Sont qualifiés de moments populistes les moments de crise de l’hégémonie en place (actuellement le néo-libéralisme).

Parallèlement, l’histoire passe aussi par des moments institutionalistes, périodes pendant lesquelles les demandes démocratiques des citoyens sont "satisfaites". Sur ces périodes, les politiques progressistes de type associatives restent acceptables.

Caractériser un moment populiste

Un moment populiste voit s’accumuler un grand nombre de demandes démocratiques non satisfaites :

  • La démocratie "fonctionne à vide"
  • L’objectif d’égalité est évacué
    • L’économie ne profite plus qu’à l’oligarchie : la social-démocratie qui maintenait des objectifs d’égalité dans une économie keynesienne est évacuée par la financiarisation
  • La souveraineté populaire est évacuée
    • La politique n’est plus qu’une post-politique : les programmes de droite et de gauche deviennent indifférenciables
  • Les classes moyennes paupérisées ont des conditions de vie de plus en plus proches de celles des classes populaires, pendant que les super riches accumulent des revenus stratosphériques

Identifier les demandes démocratiques non satisfaites

Ces demandes émanent de groupes sociaux hétérogènes et s’appuient sur différents antagonismes :

  • antagonisme bien connu capital / travail
  • nouveaux antagonismes générés par l’accumulation par dépossession : privatisations, fermeture des services publics, appropriation des communs. En référence aux travaux de David Harvey - notice Wikipedia en Français
  • demandes de reconnaissance : féminisme, antiracisme, mouvements LGBTI

Un individu peut bien sûr vivre plusieurs antagonismes simultanément

La stratégie populiste de gauche est une construction politique visant à faire émerger la volonté politique, collective, articulée et transversale d’un peuple = le NOUS.
Il s’agit d’articuler les luttes.
Cette volonté politique populiste trace la frontière entre NOUS et EUX (l’oligarchie)

Nota :
La population consiste en l’addition des individus.
Le peuple est une construction politique.
A ce propos voir le débat : Vendredi 21 octobre 2016, Jean-Luc Mélenchon et Chantal Mouffe (philosophe belge) tenaient une conférence intitulée « L’Heure du peuple » à la maison de l’Amérique latine, à l’invitation de l’association « Mémoire des luttes »

Validité de la frontière droite / gauche ?

Cette frontière ne peut plus être évoquée dans le contexte actuel. En France Hollande et le PS ont mené sous l’étiquette "gauche" des politiques évacuant l’égalité et la souveraineté populaire, donc au service de l’oligarchie. Idem en Espagne avec le PSOE.

Mais attention, "de gauche" revêt 2 sens :

  • la gauche sociologique : définit des groupes sociaux ayant des intérêts pour une politique de gauche. Celle-ci ne fonctionne plus, cette approche sociologique n’est plus pertinente.
  • la gauche idéologique qui vise à l’égalité et à la justice sociale. Celle-ci justifie que nous puissions nous définir comme "populistes de gauche"

Désaccord sur ce dernier point avec Podemos : non, maintenir le qualificatif "de gauche" n’est pas un simple artifice de confort moral, pour distinguer le "bon populisme", du "mauvais populisme" (de droite).
Il s’agit d’un point de vue partisan et non moral

Le populisme de droite, comme celui de Marine Le Pen en France, répond à la définition du populisme. Marine Le Pen construit un peuple sur des critères réservés aux nationaux, en évacuant l’égalité et la justice sociale.
De plus, cette construction politique est uniquement rhétorique et ne se projette sur aucune pratique démocratique, bien au contraire.

La pratique populiste de gauche

Le populisme de gauche s’oppose aux cycles d’alternance :

  • S’inscrire dans le cadre
  • Respecter l’espace commun
  • Dans ce cadre, se contenter de travailler les clivages, les petites modifications, les préférences

Le populisme de gauche travaille à une alternative :

  • Rupture avec l’ordre hégémonique présent : EUX en sont les seuls bénéficiaires
  • Articuler les forces des demandes démocratiques non satisfaites en un NOUS luttant pour une alternative
  • Évacuer le social-liberalisme vers lequel a dérivé la social-démocratie
  • Tracer la frontière EUX / NOUS

Par opposition à l’extrème-gauche, le populisme de gauche est :

  • un réformisme radical (Chantal Mouffe)
  • un réformisme révolutionnaire (Jean Jaurès) car le populisme de gauche s’implique dans les institutions pour y radicaliser la démocratie.

Raison et affects

Construire le NOUS ne repose pas sur la raison et les arguments, mais sur une cristallisation des affects communs.
La prise en compte des affects est bien trop souvent, à tort, négligée par les militants de gauche.

Il s’agit de partir des gens comme ils sont, de leurs expériences de vie.
Il s’agit d’être en résonance avec leurs problèmes.

"L’élément populaire « sent », mais ne comprend pas ou ne sait pas toujours ; l’élé­ment intellectuel « sait », mais ne comprend pas ou surtout ne « sent » pas toujours" Gramsci Cahier de Prison 11, § 67

C’est le rôle de l’intellectuel organique (militant politique, syndicaliste...) de transformer la sensation/passion en compréhension

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